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Journal de bord

Dimanche 24 février

Publié le 24 Février 2013 par Amélie Chalmey

Et voilà, ce que je craignais se réalise : je n’ai plus guère de temps pour écrire au jour le jour. Du moins cette semaine, ce fut le cas. Ainsi, c’est agréablement installée, bien au chaud – il neige ici ! – que je vais rappeler à moi les souvenirs de ces derniers jours qui furent bien riches.

JEUDI

Travail sur la scène du balcon.

Yves répète souvent qu’il ne connaît pas la fin de l’histoire. Et aussi que tout ce qui casse le romantisme lui va parfaitement. Bien sûr que, tous, autant que nous sommes, nous savons bien comment cette histoire se termine : raison de plus pour chercher ailleurs que dans le cliché, raison de plus pour se surprendre nous-mêmes. Se dire qu’on ne connaît pas la fin de l’histoire permet la célébration de l’instant présent. Et quoi de plus essentiel, pour un comédien, que d’être au présent ? Quoi de plus important pour Roméo que de voir Juliette, d’entendre sa voix s’élever dans la nuit ?

Autant que vous le sachiez tout de suite, nul balcon dans la scénographie. Néanmoins, nos deux jeunes amoureux ne sont pas sur le même plan et ne peuvent donc se rejoindre. Des suggestions sur ce que pourrait être cet espace scénographique ?

Jeudi, nous avons également commencé le travail sur l’acte V, là où tout rate et où tout se dénoue. Très vite, nous nous sommes retrouvés face à un problème scénographique : trois grandes statues doivent arriver sur le plateau. Dans chacune, Juliette, puis Mercutio, puis Tybalt. Les trois morts. Nous sommes au cimetière, dans le caveau des Capulet. Ainsi, la mort ne serait plus dans l’horizontalité commune mais dans la verticalité. Des corps comme figés dans le marbre. Le problème : comment faire entrer ces trois statues qui sont sur des socles à roulettes ? Comment le faire de façon purement pratique mais aussi de sorte que cela raconte quelque chose dramaturgiquement ? Yves, Marie, Damien (scénographe), Jérémie (éclairagiste), Patrick (Frère Laurent), Gilian (Roméo), Thomas (Benvolio)… Tous se mettent à réfléchir ensemble pour trouver la solution. J’aime assister à ces moments où l’on sait qu’une décision artistique doit être trouvée et prise. J’aime observer comment chacun prend la parole, à qui l’on s’adresse, avec qui l’on partage telle ou telle idée. C’est un instant crucial dans le déroulement de la pièce shakespearienne mais aussi dans le processus de création. Nous arrivons comme à un tournant. Nous ne savons pas très bien ce que nous trouverons une fois le virage amorcé. Lorsque tout à coup, Yves décide de ne pas mettre ces statues. Celles-là mêmes qu’il avait choisies, alors qu’il se trouvait sur le toit du Vatican, à Rome. Entre temps, une autre idée est arrivée – celle d’une horizontalité comme figée sous la glace – et Yves l’a jugée meilleure que celle des statues. Autant le dire : nous étions tous bluffés. Et bien vite, cette décision apparut comme une évidence.

VENDREDI

Travail sur la découverte de Juliette morte, par sa famille. La dernière fois, la question se posait de savoir quelle attitude adopter face à ce cadavre : se jeter dessus, le serrer dans ses bras, l’embrasser ou bien être dans l’impossibilité de le toucher, de l’approcher, comme si la mort glaçait non seulement ses victimes mais aussi les vivants alentours.

Juliette est allongée, inerte, sur un grand édredon rouge. Yves propose un exercice à la Nourrice, Lady Capulet, Capulet et Pâris : l’un après l’autre, ils entrent, voient leur Juliette bien-aimée morte, et vont jusqu’à elle pour la serrer dans leurs bras et ne plus la quitter. D’abord, la Nourrice, puis Lady Capulet, puis Capulet et enfin Pâris. Nous assistons à une sorte de radeau où chacun veut retenir une partie du corps de Juliette ; elle passe de bras en bras, Pâris est étendu sur ses jambes, Lady Capulet et la Nourrice finissent par se repousser l’une l’autre pour avoir un peu plus de Juliette pour elles. Yves fait durer l’exercice. Dans ce silence, quelque chose de délicat et de juste résonne : ils essayent tous de retenir Juliette, dans une lutte sourde. Qui voudrait laisser partir un être aimé ?

Ils reprennent la scène en incorporant cet exercice : cette fois, leurs répliques se répondent en se chevauchant. Dans un essoufflement, un certain rythme s’installe : celui de l’écriture shakespearienne, parfois si difficile à atteindre.

Phrase du jour, rapportée par Yves :

« Les deux éléments essentiels de la tragédie, selon Aristote : les liens du sang et le rire. »

Leçon néerlandaise du jour : De ruimte (= l'espace)

A écouter : Crazy to love de My Little Cheap Dictaphone

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Déjà, nos statues s'en vont...

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